Question de vocabulaire…

Latin French Dictionnary

Il existe un verbe que je déteste : casser. Il est banni du Fablab du collège Albert Samain de Roubaix et de l’ensemble de mes ateliers. Il me semble symptomatique d’une vision du monde, d’un modèle de société, la bête société de consommation qui malheureusement prévaut encore. Inutile de dire que quand un enfant emploie ce terme c’est l’occasion d’entamer une petite discussion. J’explique, je donne des exemples. On parle recyclage, on met en valeur les activités que nous avons déjà faites avec du matériel de récupération, on réfléchit tous ensemble à ce que nous allons bien pouvoir faire avec le matériel dont nous disposons. Bref, j’essaye de faire un peu d’éducation. Parfois cela marche, parfois cela m’attriste car, après ce petit intermède, j’entends de nouveau le terme « casser » repris à coeur joie. Mais bien souvent cela fait réfléchir et les enfants sont fiers non plus de casser mais de démonter pour réparer ou explorer.

A l’inverse, il est un verbe que j’affectionne et qui me fait toujours sourire : inventer. Les enfants ne créent pas, ils inventent. Adultes, nous perdons un peu de magie et ne faisons que « créer ». Nous n’imaginons pas que nous pourrions inventer. Notre cerveau est encombré de tant de choses vues et revues, de technologies qui nous sont familières, de concepts qui nous semblent déjà avoir été visités des centaines de fois. Et puis il y a cette modestie intrinsèque : nous n’inventons pas car il y a sûrement quelqu’un qui l’a déjà fait avant nous. Nous ne nous imaginons pas découvreurs, pensant n’établir que des réminiscences. Chez les enfants, tout est neuf et ils inventent. C’est plaisir que de voir une petite fille vous appeler pour dire : « regarde, on a inventé… » Je vois alors une spirale qui change de couleur, bouge dans tous les sens à l’écran. Mais c’est loin d’être fini car il me dit « attends, je vais ajouter… » et elle continue à inventer. Instant magique…

Faisons comme eux, faisons table rase et inventons !

Leur loi…

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Et bam ! C’est comme une gueule de bois, comme une maladie qu’on vous annonce et à laquelle vous avez du mal à croire, comme tous ces trucs qui « se passent ailleurs mais pas chez nous quand même »…

Et pourtant… Les députés et sénateurs ont voté la loi sur le renseignement. Le Conseil Constitutionnel n’a rien de trouvé à mieux à faire que de la valider sans véritablement commenter le bien-fondé de leur choix. Presque contraints…

Elle est là, il va falloir faire avec et c’est un immense recul pour la démocratie, une profonde déception pour tous ceux qui se battent pour la liberté et pour le droit à la vie privée. Je reste sonné, ne sachant trop quel sera l’avenir, que faire. J’envisage pour la première fois de ma vie d’internaute ce que sera ma vie déconnectée. Lorsque j’ai découvert ce fabuleux média, lorsque je me suis enthousiasmé, jamais je n’aurais imaginé qu’un jour je souhaiterais prendre de la distance, encore moins pour la simple raison que sans cesse on regarderait par dessus mon épaule.

J’entrevois quatre conséquences directes de cette loi.

Premièrement, bienvenue dans un web insipide où on évitera de trop dire ce que l’on pense, quand bien même on n’aurait rien de grave à cacher. Faut-il que je vous rappelle « Matin Brun » de Franck Pavloff ? Peut-être qu’un jour ce qui vous paraît anodin sera devenu contraire aux lois. Peut-être qu’un jour ceux qui n’ont rien à cacher seront eux aussi touchés. On peut certes chiffrer mais, si vous chiffrez, vous êtes suspect. Allons donc, pourquoi voudriez-vous vous cacher si ce n’est pour faire des choses illégales ?! C’est toute la substance de cette loi. Bienvenue donc dans un web qui va finir par ressembler à la télé, sans possibilité d’y créer des zones où respirer.

Deuxièmement, j’ai du mal à voir l’articulation entre French Tech et Loi de Renseignement. Bienvenue aux entreprises étrangères, bienvenue aux investisseurs ! Sachez que nous connaîtrons tout de vos secrets. C’est un très mauvais signal que nous envoyons là.

Troisièmement, autre mauvais signal que nous envoyons, cette fois aux enfants et adolescents qui découvrent, apprivoisent la communication en ligne, n’en comprennent pas encore forcément tous les rouages et les limites, n’en connaissent pas toujours les risques. Le filet est désormais grand ouvert face à eux et des dérapages innocents, irréfléchis risquent de porter gravement à conséquence. On ne connaît pas encore non plus l’étendue possible de cette loi vers les mouvements contestataires n’ayant pourtant rien de terroriste.

Enfin, quatrième et dernière conséquence directe à mon sens, tout simplement l’inutilité de ce dispositif envers ceux qu’elle est censée véritablement concerner. Quand on se sait surveillé, on redouble de vigilance, on utilise d’autres moyens de communication et je doute que les réseaux terroristes et mafieux, bien au courant de la technologie, ne prennent des précautions qui annuleront littéralement les effets de la loi de Renseignement. Un coup d’épée dans l’eau…

Il me reste cependant un espoir en pensant à un très vieux morceau du groupe anglais The Prodigy « Their law », écrite lorsque le gouvernement anglais avait légiféré sur les espaces de liberté que constituaient les raves. La maladie législative s’est propagée, a peu à peu tué l’essence même du mouvement. Mais il est resté un noyau dur, la musique et sa philosophie se sont exportées, ont imprégné des pans de la société, fusionnant avec d’autres mouvements et The Prodigy a même été invité à jouer lors de la cérémonie des jeux olympiques. Alors, oui, affirmons-le, c’est bien « their law », leur loi, pas celle d’un peuple, pas celle de notre monde ni de la société de confiance dont nous rêvons. L’histoire ne s’arrête pas aujourd’hui. Elle sera plus dure à vivre mais elle peut nous réserver encore de belles surprises.

« Nouvelles » technologies : la métaphore de l’escalator

Escalator

Il y a ceux qui pensent en se rasant ; moi, c’est en prenant l’escalator. A force de le prendre plusieurs fois par jour, j’ai fini par y plaquer une certaine théorie, un semblant de philosophie. En son temps, l’escalator a été une « nouvelle technologie », une « technologie du futur », les différentes expositions universelles font état plusieurs fois de ces « trottoirs roulants et escaliers mécaniques ». On évoque souvent les nouvelles technologies (plus si nouvelles pourtant…) sous le terme de « prothèses », palliant à nos défaillances ou nous permettant d’accomplir des choses impossibles sans elles. Pourrais-je ainsi consulter autant d’articles chaque jour sans les flux RSS et les readers qui y sont associés ? Pourrais-je trouver ce que je cherche sur le web sans moteur de recherche ?

L’escalator est donc à la base une prothèse, permettant aux personnes à mobilité réduite de monter et descendre sans difficultés. Comme de nombreuses technologies, d’abord réservées à un public bien particulier, l’escalator a fini par conquérir un public plus large et par être utilisé par tout un chacun que l’on en ait un réel besoin ou pas.

Il y a ceux qui l’utilisent de manière active, ceux que l’on pourrait qualifier d’utilisateurs avancés, qui continuent de grimper tandis que l’escalator avance ; ceux qui l’utilisent de manière passive, se contentant de se faire pousser parce qu’ils ne peuvent faire autrement ou simplement parce qu’ils le veulent. C’est la liberté d’usage.

Il y a ceux qui l’utilisent de manière peu conventionnelle, hors des règles d’usage, qui se mettent tout simplement à gauche, gênant ainsi la circulation naturelle de l’escalator. Certains le font inconsciemment, ne s’avisant qu’avec surprise de la file de gens qui grognent juste derrière eux. D’autres en sont parfaitement conscients et s’en contrefichent. Peu leur importe qu’ils dérangent. Ils agissent suivant leur bon plaisir, contrairement aux règles tacites de savoir-vivre. Ils sont chez eux… Il se pourrait même s’ils en avaient le pouvoir qu’ils fassent une loi pour ériger leur bon plaisir en privilège, en dogme, quand bien même l’ensemble des utilisateurs leur démontrerait qu’ils ont tort. Il se pourrait même qu’il trouve mille raisons à ceci car « c’est pour votre bien ».

Parfois il y a foule et nous sommes tous obligés de stagner dans l’escalator. Impossible de l’utiliser de manière active et chacun prend son mal en patience mais il arrive parfois qu’un utilisateur bouscule tout le monde pour arriver à ses fins car il est plus pressé que vous, il a d’après lui des droits supérieurs aux vôtres et il aimerait que cela soit toujours ainsi.

Si l’on n’y prenait garde, c’est tout le paysage social et technologique de l’escalator qui pourrait en être changé… L’escalator peut prendre des tas de noms différents. Les utilisateurs tout autant… Et ses ennemis pareillement… Droit d’auteur, Hadopi, neutralité du net, lois peu démocratiques…

Vigilance…