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Look down

Look up, levez les yeux de votre smartphone. Sérieux ? Vous ne voyez pas de quoi je parle. Regardez bien ce qui va se passer ci-dessous…

Vous n’avez pas pu passer à coté. Elle tourne, elle est commentée, citée en exemple. « Look up, levez les yeux de votre smartphone » fait le buzz. Elle fait partie de ces vidéos qui au départ se passent de commentaires jusqu’à ce que le cerveau reçoive les stimuli, les analysent et fassent, comme dirait Gotlieb, « Eh Oh ! Ca va pas dans ta tête ?! ». Une prétendue leçon sur la technologie et les liens sociaux. En fait, une avalanche de bons sentiments, de clichés, de technophobie avérée… Tout y passe.

Look Up’ – A spoken word film for an online generation.

‘Look Up’ is a lesson taught to us through a love story, in a world where we continue to find ways to make it easier for us to connect with one another, but always results in us spending more time alone.

Bref…

Il y aurait ainsi cette vie rêvée sans les smartphones et autres joujoux numériques qui d’un sourire partagé vous amène jusqu’au dernier souffle d’une histoire d’amour (violons inside…). Si ce n’est pas le rêve de votre vie ou que vous l’avez raté pour X raisons, passez…

Il y a aussi ce sentiment confus qui sent bon le « de mon temps les jeunes… ». Bref, comme chacun le sait, avant c’était mieux.

J’écris cet article dans le métro et sincèrement ce n’est pas anodin. D’une part, j’ai le nez baissé sur mon smartphone et je contreviens au « look up ». D’autre part, je ne suis pas le seul. Forçons-nous à relever le nez pour constater que la majeure partie des gens ont le casque sur les oreilles, casque certes branché à leur smartphone mais, dans ce cas, cela s’appelle un baladeur et cela ne date pas d’hier mais de 1979 très exactement, d’un temps jadis où les smartphones et tablettes n’existaient pas, d’un temps où l’ordinateur n’était pas coutumier des foyers. Soit… Bannissons donc le baladeur.

Je vois aussi des étudiants qui révisent leurs cours, le nez plongé dans des cahiers ou des bloc-notes. Bannissons les cours ?

Plus grave encore, certaines personnes lisent le journal ou même, accrochez-vous, des livres ! Le livre, objet d’individualisation, d’intériorisation qui n’existait pas lorsque ce jeune homme était enfant, qui n’a été inventé que récemment et qui provoque les ravages constatés : les gens ne se parlent pas, ils lisent ! Bannissons les livres !

D’ailleurs, reprenons cette scène où le héros rencontre sa belle en lui demandant sa route. Vraisemblablement s’il la rate, c’est la faute à Google Maps, Mappy ou pire encore à Open Street Map, un projet cartographique collaboratif. Les salauds ! C’est une véritable conspiration. Plaçons alors cette scène dans les années 80 sans smartphone, sans tablette, sans 3G. Notre héros aurait pu avoir le nez plongé dans une carte, un plan de quartier, le Guide du Routard ou un Lonely Planet. Mince alors ! Dans tous les cas, il ratait sa belle. Je croise souvent dans les rues de Lille des touristes accrochés à leur plan qui n’osent pas forcément demander. La faute au plan ou à toute autre chose ? 😉 On préfère souvent accuser les outils plutôt que réfléchir sur le contexte.

L’idée de la vidéo n’est pas neuve. La première fois que j’ai vu une vidéo exploitant cette rhétorique, elle était traitée de manière humoristique pour vanter une méthode révolutionnaire pour nouer ses lacets. Le héros gagnait à chaque fois quelques secondes ce qui lui permettait de rencontrer la femme de sa vie, d’avoir un job de rêve et plein d’autres joyeusetés qu’il aurait ratées s’il avait perdu un temps précieux en nouant ses lacets de la manière traditionnelle. Cela m’a tellement séduit que j’ai adopté la méthode. Ce n’est malheureusement pas pour autant que j’ai rencontré la femme de ma vie. Je devrais peut-être les attaquer pour publicité mensongère…

Je suis donc resté tout ce trajet en métro les yeux rivés sur mon smartphone, aussi isolé que ces enfants que la vidéo montre collés à l’écran, imperméables à ce qui les entoure. Triste vision censée être la norme actuelle… Rentrant chez moi, voyant les enfants du quartier jouer au milieu de la rue (comme ils le font chaque soir quand il fait beau), j’ai songé que ce que j’avais sous les yeux n’était sûrement qu’une illusion, un anachronisme. Je venais de traverser une faille dans le continuum espace / temps.

Certes je me moque un peu méchamment mais très sincèrement mettre tout sur le dos des smartphones et des nouvelles technologies, c’est un peu court… Il n’y a rien qui m’agace plus que ces positions arcboutées qui ne cherchent pas à trouver un juste milieu mais bel et bien à opposer le noir et le blanc, le 1 et le 0 sans penser qu’il y a peut-être une autre voie.

Au lieu de « look up », j’aurais donc tendance à dire « think and use ». Cela ne sert à rien de s’acharner sur une technologie et d’opposer tout et son contraire. L’idéal n’est pas là. Comme toujours, c’est l’usage que l’on fait de ces dispositifs qui est important. S’ils ne sont vus que comme des outils de consommation, effectivement on peut le déplorer. Cependant, il ne faut jamais oublier que ce sont des outils de communication, d’apprentissage, de création et de partage. Puis-je partager la page du livre que je suis en train de lire sans passer par un de ces dispositifs ? Non… Pourtant c’est censé être mieux avant.

Grâce à tous ces dispositifs, je peux partager mon expérience, dépasser le simple cercle de l’ici et maintenant. J’ai pu maintenir des contacts qui n’auraient pas survécu pour des questions de temps, de distance. Je peux être présent au monde mais aussi présent dans un monde numérique qui, en fait, n’a rien de virtuel. C’est juste un tissu social complètement différent, très lâche et très soudé en même temps. On transporte un univers avec soi. Récemment je passais deux jours à Paris. Si je n’avais fait que lever les yeux de mon smartphone, j’aurais certes profité de la ville et de ses nombreux attraits mais seul. En conservant un contact régulier avec mon smartphone, j’ai pu faire mieux que cela en partageant mon expérience, mon voyage avec mes amis et de simples inconnus sur Instagram et Facebook. Partager ne m’a pas empêché de profiter à 200 % de ce voyage. On peut faire tant de choses et j’ai bien apprécié cette vidéo, cette parodie de « Look up » qui sous une forme humoristique rappelle les nombreuses possibilités du réseau.

Parfois je me dis que le smartphone a remplacé la clope. Quand on était seul et pour se donner une contenance, on pouvait sortir une cigarette. Maintenant on a le smartphone qu’il suffit d’allumer pour entrer dans un autre monde où on communique, on échange, on s’informe, on apprend. Et quand on en a pas besoin, le smartphone reste dans la poche. Ce sont des outils de partage et de création formidables qu’on ne saurait restreindre à un usage « télévisuel ».

Gary Turk pourrait donc me reprocher de n’avoir pas su voir les gens qui m’entouraient dans ce métro. Certes… Ils étaient d’ailleurs fort occupés à des choses qui ne relevaient absolument pas de leur smartphone tel que le présente la vidéo. Le problème n’est pas dans toutes ces technologies. Il est social. Dans ce métro, nous ne partagions que peu de choses : un emplacement, un horaire et la volonté de se mouvoir dans une direction. Il faut un petit plus. Je ne me lancerai pas sur ce sujet. Je ne suis pas sociologue mais je sais que la technologie n’est pas la seule à devoir être mise en cause. Comme le dit si bien la conclusion de la parodie de « Look up », « when things go wrong, we blame it on technology ». Trop facile…

Je ne peux enfin m’empêcher de penser à ce gag de Gotlieb paru dans Rubrique à Brac où, se dessinant enfant, il déambule en regardant ses pieds, tout occupé à suivre les pérégrinations d’une fourmi. Il finit par se cogner contre une branche et un vieil homme philosophe s’approche alors de lui et le sermonne : « il faut toujours regarder vers le haut, vers les oiseaux, le ciel, les étoiles… » Le vieil homme poursuit son discours, en avançant le regard sans cesse tourné vers le ciel, et on le voit peu à peu s’abaisser dans la case tandis qu’il s’enfonce dans une mare qu’il n’avait bien évidemment pas vue. Gotlieb en conclut qu’il lui faut regarder en même temps vers le haut et vers le bas, d’où un regard quelque peu « velouté » ou plutôt déformé…

Alors « look up » ? Oui, mais sans oublier « look down ».

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