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Old books

En 1984, j’ai 8 ans et j’adore lire. J’adore lire tard le soir, ce qui par contre n’est pas spécialement du goût de mes parents. Comme tous les enfants, je ruse et j’ai donc (j’avoue, il y a prescription maintenant) trouvé le moyen de lire tranquillement avec une veilleuse et le double fonds d’un tiroir me sert de cachette à livres.

Il arrive parfois que je me dispute avec ma soeur (qui dispose elle aussi de sa propre cachette) et, lors d’une dispute peut-être plus importante que d’habitude, celle-ci lâche l’affaire. Découverte, ma cachette ! Finie ! Perdue ! Vous avez déjà été accro à quelque chose ? Imaginez-vous que tout d’un coup sans prévenir on vous sevre. Ma soirée a très mal commencé. Signes d’accoutumance, troubles obsessionnels, crises d’angoisse, sueurs, tremblements… Bref, fallait que je me trouve un livre. L’autre lecture de mon enfance, Mickey Parade, m’avait appris que ce qui était le mieux caché était ce qui était le plus visible. Mes soeurs aînées avaient laissé dans leur ancienne chambre une petite bibliothèque dans laquelle je me suis servi discrètement.

Moralité de l’histoire : il n’y a pas d’âge pour le hacking et toute contrainte trouve sa parade.

Mais ce n’est pas là où je veux venir. Reparlons de la bibliothèque. Son contenu ?

Pascal, Voltaire, Hugo, Corneille, Kafka, Molière, Racine, Malraux, Balzac, Zola, Cocteau… Tous les bouquins qu’elles avaient étudiés au lycée. Je les ai tous avalés.

A 8 ans, j’ai donc lu les Pensées, Phèdre, Micromégas, Zadig, Candide, la Condition Humaine, Horace, le Bourgeois Gentilhomme, la Machine Infernale, la Métamorphose…

Je garde un bon souvenir de Zadig et Micromégas. J’ai dévoré le reste de la même manière mais ces deux récits n’étaient pour moi que des contes et je les ai pris comme tels.

Je les ai relus bien plus tard ou plutôt on me les a fait lire. J’avoue que cette fois ces livres m’ont bel et bien saoulés. Avaient-ils changés entre deux ? Bien évidemment non. Avais-je moi-même cultivé une répulsion pour ce genre littéraire ? Non plus. Je les ai relus plus tard et j’y ai retrouvé le plaisir que j’avais ressenti à l’époque.

Alors pourquoi ? Tout simplement parce que l’on essayait de m’expliquer ces textes ligne à ligne, de me faire tirer de chaque mot la « quintessence de la substantifique moëlle » (comme disait mon professeur de philosophie qui, lui, par contre avait tout compris au schmilblik).

Le lycée est une époque propice à ce genre de lectures. On lit, on étudie, on analyse, on analyse encore, on analyse toujours et cela tue petit à petit l’intérêt pour ces ouvrages. Certes, il y a un contexte, des sens cachés, des allusions, des passages incompréhensibles si l’on ne connaît pas un tant soit peu la vie de l’auteur. Je ne ferai pas l’erreur de naviguer entre deux extrêmes. Mais a-t-on besoin de pousser autant l’analyse ? Prenez n’importe quel ouvrage d’étude de texte et, après lecture de celui-ci, dites-moi si cela vous donne envie de vous plonger dans l’ouvrage dont il est question. Pas une seule seconde…

Force est de constater qu’au lieu de laisser toute sa force à l’écriture, nous avons bien souvent la sale manie de prétendre nous immiscer dans le cerveau de l’auteur pour en tirer toutes les conclusions possibles.

Durant mes études, j’ai eu le plaisir d’occuper l’emploi original de gardien de théâtre. Celui où j’officiais organisait régulièrement des rencontres entre le public et les comédiens, le metteur en scène, voire l’auteur. Il était toujours amusant de constater des incompréhensions régulières entre certaines personnes du public et les interrogés du fait de ce besoin (vital ?) d’analyser. Il y avait toujours la question-fleuve, celle qui n’est pas une question mais plutôt une affirmation, celle qui dure au moins trois bonnes minutes et qui comporte souvent ces termes « on sent bien dans votre propos » ou « vous avez voulu montrer ». Regard interrogateur voire franchement ahuri de l’intéressé(e) : « Ah non… Je vous avoue que je n’y avais même pas pensé. C’est marrant que vous le perceviez comme cela. »

En tant qu’artiste, compositeur électronique, j’ai rencontré aussi souvent ce genre d’attitude vis-à-vis de ces sons où « on a bien senti l’émotion que vous vouliez transmettre », en fait le plus souvent issus de bugs de la machine ou d’interférences enregistrées à partir de la radio, bref des sons pour lesquels mon intervention était nulle si ce n’est dans leur traitement et utilisation…

Je terminerai avec ce propos de Robert Derville, historien médiéviste, que j’ai beaucoup lu durant ma thèse. L’introduction d’un de ces ouvrages comportait quelques paragraphes qui traitait de cette volonté de tout expliquer, tout analyser et que je pourrais résumer ainsi : « Ce n’est pas parce que rien ne le mentionne que cela n’existe pas, mais cela n’est pas parce que cela n’existe pas qu’il faut l’inventer. » Tout est dit…