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Arduino Clock

Inutile, je pense, de vous relater la déplorable aventure connue cette semaine par Ahmed, un adolescent américain de 14 ans, arrêté par la police dans son école pour avoir fabriqué une horloge prise pour une bombe. Heureusement le cauchemar se termine bien et Ahmed a reçu un immense soutien dont celui de Barack Obama, Elon Musk ou Marck Zuckerberg.

Inutile non plus, je pense, de vous dire que cette histoire m’a particulièrement fait bondir. Stupidité crasse face à ingéniosité… Et je n’ai pu m’empêcher de penser à cette vidéo que j’ai mise en ligne il y a quelques temps déjà et dont l’enfant qui fait la démonstration de son talent et de sa créativité aurait pu, suivant ses origines familiales, s’appeler lui aussi Ahmed.

Hasard, coïncidence ou humour décalé ? Le site Ikea Hackers mettait en ligne la même semaine un tutoriel intitulé Child’s Visual Alarm Clock. Il risque d’y avoir pas mal d’arrestations supplémentaires ce weekend…

La première réponse offerte par le monde adulte, le monde scolaire à l’inventivité d’Ahmed se passe de commentaires et, pour ma part, fait écho au hacking, à l’image négative qu’ont réussi à en construire les médias au fil des ans, détournant complétement le message de curiosité, d’inventivité pour ne tomber que dans le sensationnalisme.

Je vais vous parler d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, de 1986 plus particulièrement. En cette année paraissait un court texte, un manifeste, signé par un jeune hacker, dénommé The Mentor. Un texte publié peu de temps après son arrestation et qui aujourd’hui résonne particulièrement par rapport à l’histoire d’Ahmed.

En 1986, j’avais 10 ans et je découvrais l’informatique. Pas d’ordinateur à la maison mais je me baladais avec un paquet de disquettes 5″1/4 dans mon sac et squattais la plupart des ordinateurs qui croisaient mon chemin. Je découvrais le terminal, la magie des commandes et de l’ordinateur qui exécute. Je découvrais un univers, celui de l’infiniment numérique. Derrière l’écran, une culture, des gens, un univers inexploré… L’analogie des tuyaux avec le web n’est pas si éloigné que cela car c’est bel et bien l’impression que l’on pouvait avoir en allant sur des réseaux comme celui des BBS ou un peu plus tard celui du Minitel. En sixième, je croisais la route des TO5 et MO7 du collège, comprenais bien vite que l’on pouvait accéder à l’ordinateur de l’enseignant ou reprogrammer le Basic des logiciels éducatifs que nous utilisions pour avoir systématiquement tout bon.

J’ai eu un Amstrad CPC 6128 par la suite et une longue histoire d’amour, de code et d’expérimentation a alors débuté. Car expérimenter était véritablement une quête et une quête ne se fait pas toujours dans les clous. J’ai rejoint ces légions d’adolescents qui passent leurs nuits sur le clavier (en cachette…), se désintéressent de l’école, n’y voyant plus que de maigres défis, codent en Basic, en Assembleur, décortiquent un système obsolète qui s’appelait le CP/M, développent des petits virus, crackent des jeux et logiciels, ouvrent des circuits en faisant sauter la garantie au passage, créent leurs programmes de connexion pour payer moins cher le minitel, vont sur des réseaux censés être fermés… Bref, un remake de Wargames et des Petits Génies…

Je n’ai jamais rien cassé, le plaisir se trouvant dans l’exploration technique et non dans ce que les médias ont bien voulu faire du statut de hacker.

Créer de petits virus (qui ne dépassaient pas le seuil de la maison), c’était s’intéresser à une mini intelligence artificielle, être fasciné par un programme qui pourrait vivre seul, survivre dans l’univers numérique.

Cracker des jeux, au départ pour jouer, puis juste pour le plaisir, pour le défi technique que représentaient les protections contre la copie des jeux. Je les achetais, les crackais, faisais quelques parties puis me confrontais à une autre protection. C’était devenu mon jeu…

Trafiquer ma connexion minitel ? Imaginez un réseau sur lequel vous pouvez dialoguer, découvrir des tas de choses. Bref, internet avant internet pour un tarif prohibitif. Allez dire à un adolescent dont la curiosité est difficile à étancher qu’il devra se restreindre…

Aller sur des réseaux censés être fermés ? Ils étaient censés être fermés… Allez dire là aussi à un adolescent qu’il ne pourra pas aller à tel ou tel endroit. Nos terrains de jeux « réels » à l’époque étaient des terrains vagues, des bâtiments désaffectés…

Tout cela a-t-il fait de moi un délinquant, un individu dangereux ? Je ne pense pas… Mais, si l’on m’accuse d’être un curieux invétéré, je plaide coupable. Pour mémoire, un certain Steve Wozniak a commencé sa carrière en fabriquant des Blue Box, un dispositif permettant de téléphoner gratuitement. Depuis Steve Wozniak a plutôt bien réussi dans la vie. Et il n’est pas le seul à avoir suivi ce genre de chemins de traverse.

C’est pourquoi je me sens véritablement touché par l’histoire d’Ahmed. Cessons ces réponses stupides à la curiosité, à l’inventivité. Encourageons plutôt tous les Ahmed de la planète, tous ces enfants, ces adolescents que je croise au quotidien et dont les questions commencent bien souvent par « et si », leur idée ne rentrant pas dans les cases. A cela, répondons « pourquoi pas ? » plutôt que « c’est interdit ! » ; le monde ne s’en portera que mieux.

Voici donc ce qu’écrivait The Mentor en 1986. Le texte est rude, désabusé mais plein d’espoir. Paru à l’époque dans le magazine underground Phrack, il est depuis devenu une référence.

Le manifeste hacker par The Mentor

Ce qui suit a été écrit peu après mon arrestation…

La conscience d’un hacker

Un autre a été pris aujourd’hui, c’est dans tous les journaux. « Un adolescent arrêté dans un scandale de crime informatique. » « Arrestation d’un Hacker après des tripatouillages bancaires. »

Saleté de gosses. Tous pareils.

Mais vous, dans votre psychologie trois-pièces et dans votre technocervelle des années 50, avez-vous jamais regardé derrière les yeux du hacker ? Est-ce que vous vous êtes jamais demandé ce qui le déclenche, quelles forces lui ont donné forme, qu’est-ce qui a bien pu le modeler ?

Je suis un hacker, entrez dans mon monde…

Mon monde est un monde qui commence avec l’école… Je suis plus intelligent que la plupart des autres gosses, ces conneries qu’ils nous apprennent m’ennuient…

Ces fichus élèves en situation d’échec. Ils sont tous pareils.

Je suis dans un collège ou un lycée. J’ai écouté les profs expliquer pour la quinzième fois comment réduire une fraction. Je le comprends.  » Non, Mme Smith, je n’ai pas montré mon travail. Je l’ai fait dans ma tête… « 

Fichu gosse. Il l’a probablement copié. Tous pareils.

J’ai fait une découverte aujourd’hui. J’ai découvert un ordinateur. Eh attendez, c’est cool. Il fait ce que je veux qu’il fasse. S’il fait une erreur, c’est parce que j’ai merdé. Pas parce qu’il ne m’aime pas…

Ou qu’il se sent menacé par moi…

Ou qu’il pense que je suis un petit malin…

Ou qu’il n’aime pas enseigner et ne devrait pas être là…

Fichu gosse. Tout ce qu’il fait, c’est jouer à des jeux. Tous pareils.

Et ensuite, c’est arrivé… une porte s’est ouverte sur un monde… on envoie une pulsation électronique, qui fonce le long des lignes téléphoniques comme l’héroïne dans les veines d’un drogué, on recherche un refuge contre les incompétences quotidiennes… on trouve une planche de salut…

« C’est ça… c’est là qu’est mon appartenance… »

Je connais tout le monde ici… même si je ne les ai jamais rencontrés, je ne leur ai jamais parlé, n’entendrai peut-être jamais plus parler d’eux… je vous connais tous…

Tu peux parier, y’a pas à tortiller, qu’on est tous pareils… à l’école, on nous nourrissait à la petite cuillière de blédine pour bébé alors que nous avions faim de steack… les bouts de viande que vous nous refiliez étaient prémâchés et sans goût. Nous avons été dominés pas des sadiques, ou ignorés par des apathiques. Les quelques-uns qui avaient quelque chose à nous apprendre trouvaient en nous des élèves pleins de bonne volonté, mais ce petit-nombre là, c’était comme des gouttes d’eau dans le désert.

Voici notre monde maintenant… le monde de l’électron et de l’interrupteur, la beauté du bit. Nous utilisons un service déjà existant sans payer pour ce qui pourrait valoir des clopinettes si ce n’était pas administré par des gloutons profiteurs, et vous nous traitez de criminels. Nous explorons… et vous nous traitez de criminels. Nous cherchons le savoir… et vous nous traitez de criminels. Nous existons sans couleur de la peau, sans nationalité, sans parti pris religieux… et vous nous traitez de criminels. Vous construisez des bombes atomiques, vous faites la guerre, vous tuez, vous trompez et vous nous mentez et vous tentez de nous faire croire que c’est pour notre bien, mais c’est nous les criminels.

Oui, je suis un criminel. Mon crime est celui de la curiosité. Mon crime est de juger les gens pour ce qu’ils disent et pensent, pas pour ce qu’ils ont l’air. Mon crime est d’être plus fort que vous, ce que vous ne me pardonnerez jamais.

Je suis un hacker, et ceci est mon manifeste. Vous arrêterez peut-être cet individu-ci, mais vous ne pouvez nous arrêtez tous… après tout, nous sommes tous pareils.

Écrit le 8 janvier 1986