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Si vous avez suivi l’actualité, vous n’avez sûrement pas manqué cette nouvelle qui fait l’effet d’une bombe dans le monde de l’art : le kidnapping d’une couleur ou plutôt d’une nuance de couleur par Anish Kapoor. Certes, en ces temps-ci, il y a plus grave et pourtant c’est grave. Une couleur de plus, une couleur de moins… La couleur en question est une variété de noir, la plus pure qui soit, utilisée à la base dans le domaine de la défense, et cette couleur est désormais l’exclusivité d’Anish Kapoor.

Imaginons maintenant que l’image ci-dessus qui utilise le code couleur #000, symbole du noir en langage informatique et plus particulièrement web, n’ait pu être produite ou soit tout simplement dans l’illégalité. Pourquoi ? Car ce noir serait la propriété de tel ou tel artiste.

Cette annonce pose une fois de plus le problème de la propriété intellectuelle et de la captation par quelques-uns de ressources communes. Ce noir, aussi pur soit-il, aussi complexe soit-il à produire, n’est pas une construction intellectuelle mais une ressource qui peut être utilisée en de nombreux domaines et de diverses manières. Mais un homme en a décidé autrement.

En tant que compositeur, en tant qu’artiste, cela me révolte. Imaginez que, grâce à une fortune subite, j’achète l’exclusivité d’un son, d’une fréquence, d’une note et que vous en subissiez la contrainte dans vos créations. Imaginez une salle de classe, une salle de musique où l’on arrêterait brutalement un élève sa flûte à bec à la main en ces termes « Halte-là, malheureux ! Tu ne peux jouer de mi bémol. Il est en effet la propriété exclusive de Jean-François Cauche. » Stupide, non ?

Le problème peut se poser dans de nombreux domaines. Accordons l’exclusivité d’un mot à un écrivain et pourquoi pas d’une lettre, tant qu’on y est… Faisons de même en cuisine. « Du piment d’Espelette, vous n’y pensez pas ? Seul Joël Robuchon ou Marc Meurin peuvent en user. » Carrément stupide…

Je sais : je force le trait au maximum mais c’est peut-être le seul moyen de faire prendre conscience du problème. Je me souviens dans les années 90 avoir vu deux producteurs House américains s’écharper avec avocats et consorts pour un son de caisse claire. Car dans la musique électronique la question fait rage autour du sampling. Qu’est-ce qui est recyclage ? Qu’est-ce qui est pillage pur et simple ? La frontière est mince.

Pour ma part, j’ai clairement résolu le problème depuis longtemps, le sampling étant ma passion et la base de ma musique. Est pillage ce qui se reconnaît facilement et ne démontre aucun effort quant à la réutilisation. Est recyclage ce qui est transformé et clairement utilisé comme ressource. Si demain je reprends le refrain d’une oeuvre hautement symbolique du répertoire classique contemporain, à savoir la Danse des Canards, et que j’y ajoute une simple rythmique, il est certain que je dois à ses créateurs quelques subsides. Si par contre, je n’en récupère qu’une ou deux secondes, que je les étire, les passe au travers de différents effets, il ne s’agit que de recyclage pour lesquels le choix du son du base n’est pas spécialement déterminant. Il en va de même des sons qui nous entourent. Beaucoup d’artistes ont utilisé par exemple le bruit du train comme base d’une rythmique. Imaginons que John Cage ait un jour décidé d’acheter l’exclusivité de ce son. C’en serait fini de nombreuses expérimentations.

(Pour info, toutes mes créations musicales sont sous licence Creative Commons et je me contrefiche que l’on me sample, pourvu que la licence soit respectée.)

Je ne m’attarderai pas plus sur les exemples. Je pourrais en fournir des dizaines, tous aussi stupides (et je peux creuser profond si on insiste…). Ce qui est important à retenir, c’est que, sur la base de questions purement et uniquement pécuniaires, on bride la créativité, on y appose des barrières et cela est extrêmement grave. L’éducation telle je la conçois et, j’espère, telle que nous la concevons, c’est une ode à la créativité. Une éducation avec des barrières quant aux ressources utilisables est impensable et il est temps de mettre un frein à des dérives.

Mon souhait ? Que cet appel ne soit pas en vain et que l’on voit apparaître un équivalent libre de ce noir, des tutoriels pour que le premier venu puisse le fabriquer lui-même et que chacun puisse prendre conscience que la créativité ne peut se concevoir avec des barrières.

Bref, Anish, le noir de mon image est numérique et par là-même, logiquement pur. Comme dirait Duke Nukem, come get some !😉